Chien chaud pour Russell
Les employées du bureau du Commissaire aux langues officielles ont eu leur pique-nique annuel, la semaine dernière, au Parc Vincent-Massey, un parc bien bilingue de la Commission de la capitale nationale (CCN). Ça devait être quelque chose à voir...
— Pass me a hamburger, Graham.
— Certainement, voici ton hambourgeois, Fred.
— Moi je veux un chien-chaud.
— Sure, here is your hot dog, Robin.
Ça ne se chicane jamais sur les questions linguistiques au Commissariat. Pas comme à Russell...
Il y aurait là une leçon à apprendre par les gens du canton.
Le Commissaire avait raison de fêter à son pique-nique. Son dernier rapport a été bien reçu à travers le Canada, même par un gouvernement conservateur pas toujours convaincu du bien-fondé d’aider aux minorités linguistiques du pays ou même de leur fournir un Plan d’action pour assurer leur survivance, laissez faire leur plein épanouissement…
À Russell, jusqu’à la semaine dernière, ça faisait plus qu’un an qu’on se tiraillait autour des langues d’affichage, l’anglais et le français.
«Too bad» que le Commissaire Graham Fraser ne pouvait pas, selon la loi canadienne, se mêler des affaires linguistiques à Russell. Avec ses sages conseils, il aurait pu leur sauver bien des ennuis.
Mais maintenant c’est chose faite. Le conseil municipal du canton de Russell a voté, mercredi dernier, en faveur de l’affichage bilingue commercial pour toutes les nouvelles affiches installées à Russell après le 16 juin.
Ce n’était pas unanime. Trois votes pour et deux votes contre. Le maire Ken Hill, un franco de cœur, et la conseillère Lorraine Dicaire ont bien joué leur affaire.
Ils ont écouté patiemment tout l’hiver les doléances des commerçants anglophones qui demandaient pourquoi afficher en français ou même servir les clients en français, lorsque les francophones de Russell passent tout de suite en anglais aussitôt qu’on les adresse en anglais. Le respect de soi c’est quelque chose qui ne s’acquiert qu’avec le temps.
Le maire Hill avait dit que l’affichage bilingue était une question de bon sens dans une ville où quatre francos sur cinq parlent anglais et quatre anglos sur cinq parlent français. «Ça, c’est du 80 %», avait-il dit.
Hill est un anglo qui est devenu bilingue, avec l’aide de son épouse, une franco.
C’est ça le nouveau Russell semble-t-il. Mais ça prendra du bon sens des deux bords. Pas question de monter des grosses pancartes «Hot Dogs – Chiens-chauds» ou bien «Hamburgers – Hambourgeois» à Russell. Pas besoin de menus dans les casse-croûtes qui nous offrent de la Baked Chinese Pie.
Russell a passé proche de se faire massacrer à travers le Canada, l’hiver dernier, quant un imbécile est allé dessiner une croix gammée dans la neige après une réunion houleuse du conseil.
Est-ce un anglo qui voulait nous dire que les francos sont des nazis ou un franco qui prend tous les anglos pour des petits Hitler? Heureusement qu’on ne l’a jamais su et la nouvelle n’est pas allée plus loin que la rivière Castor.
Pas encourageant non plus qu’un citoyen surexcité avait menacé de mort le conseiller Donald St-Pierre. «On va vous tirer si vous votez en faveur.» Ça non plus n’a pas fait les nouvelles nationales à la télévision. Heureusement.
Une ville comme Russell aux prises avec des problèmes sérieux, y compris l’eau potable, n’a pas besoin de passer pour un nid de racistes et de tueurs.
C’était chaud néanmoins à la réunion. Il y avait 150 personnes dans la salle. Mais la civilité avait remplacé l’hostilité des réunions précédentes. Quatre agents du service de réglementation étaient sur place pour décourager le grabuge. On pouvait dire avec fierté : «Hitler has left the building.»
Bravo aux gens de Russell qui ont réglé le débat linguistique à leur façon, et pour le mieux.
Et l’année prochaine, si le bureau du Commissaire aux langues officielles cherche un endroit pour manger ses hot dogs et chiens-chauds, pourquoi pas Russell?